Boum! La petite Annie atterrit brusquement sur la terre. Heureusement que le sol était mou, sinon, elle serait sûrement fait sacrément mal. Mais encore étourdie par son vol vertigineux, elle demeura allongée encore un instant avant de s’asseoir, de se frotter les yeux et de jeter un regard timide autour d’elle.
Elle se trouvait dans une épaisse forêt. La petite clairière, dans laquelle elle avait atterri, était entourée de gros troncs d’arbres creux entre lesquels poussaient des buissons piquants. La végétation était tellement dense que si la clairière n’avait pas été éclairée par les joyeux rayons du soleil, ç’aurait été un lieu sans doute plutôt sombre et peu accueillant. Un épais tapis de feuilles mortes recouvrait le sol. Les branches des arbres, aussi noueuses et tordues que des bras osseux de vieillards, avaient l’air passablement menaçant. Mais le plus terrifiant, c’était les bruits de la forêt: trilles prolongées des oiseaux, cris étouffés, gémissements confus. Une ou deux fois, même, on entendit quelque chose qui ressemblait à un grondement de gorge, et elle se recroquevilla, effrayée. Un instant elle se demanda que faire, pleurer ou appeler à l’aide, puis elle décida que pour le moment, le plus sûr c’était encore de se taire, et elle se mit à chercher du regard une issue.
Il lui fallut peu de temps pour constater que de l’endroit où elle se trouvait, on pouvait aller dans trois directions différentes: trois issues se distinguaient nettement sur le mur épais formé par les arbres et les buissons. Les tunnels, à gauche et à droite, étaient reliés par un sentier bien dessiné. Celui du milieu semblait moins utilisé, si bien qu’elle décida, pour l’instant, de s’en tenir à l’écart. Au moment même où elle s’apprêtait à prendre à droite, un bruit étrange lui parvint au-dessus de sa tête: « Pi-ou-ou-ou »! Puis quelque chose tomba juste devant ses pieds. Effrayée, la petite Annie cria de toutes ses forces et se laissa choir par terre, recouvrant sa tête de ses bras. Mais la chose ne bougeait pas, si bien que, peu à peu, elle reprit courage et osa la regarder en face.
Au début, elle pensa que c’était un petit animal mort, mais ensuite, bien qu’elle n’en crût pas ses yeux, elle découvrit que c’était… son sac à dos! Nous devons tout de suite préciser que sa première impression n’était pas si mauvaise, car le sac à dos était fait dans un tissu duveteux qui lui donnait l’air d’un petit ours en peluche bien doux. Maman le lui avait acheté à peu près un an auparavant et bien qu’un peu élimé, c’était toujours son sac à dos préféré. La petite Annette sauta de joie, saisit le sac à dos et voulut le mettre sur son dos. Mais il se produisit alors quelque chose de tout à fait inattendu.
– Aïe! s’écria le sac à dos d’une voix drôle et fluette mais très en colère. Cesse de tirer sur ma fourrure!
– Qu’est-ce que c’est que ça? murmura la petite Annie toute tremblante, bien qu’elle eût parfaitement compris d’où venait la voix. Qui parle ici?
– Moi, bien sûr, qui veux-tu que ce soit? répondit le sac à dos. Tu m’as arraché la fourrure!
– Mais… Tu parles, maintenant?
– Evidemment! Je ne suis pas un bébé! Avant aussi, je parlais, mais tu ne voulais jamais m’entendre! Bon, je répète: j’ai la fourrure en piteux état à cause de toi!
– Attends, attends un peu! Tu es bien mon vieux sac à dos, n’est-ce pas?
– Heu, tu veux dire ton vieux sac à dos déplumé.
– Et voilà que, tout à coup, tu te mets à parler? A la maison, tu ne disais pas un mot…
La petite Annie refusait toujours de prendre l’épisode au sérieux.
– Comment ça, je ne parlais pas! Si tu savais combien de fois j’ai pleuré, mais il n’y avait personne pour m’écouter. Je criais, je hurlais, mais tu t’en fichais bien. Tu me déplumais, tu me griffais avec tes stylos, tu me jetais n’importe où, tu me donnais des coups de pied, comme si j’étais un ballon… J’ai l’air d’une souris, à cause de toi!
Bien que déconcertée, la petite Annie sentit la moutarde lui monter au nez. Non, mais qu’est-ce qu’il se permettait, ce nabot? Il ne pensait tout de même pas qu’il pouvait se comporter ainsi avec elle tout simplement parce qu’il s’était mis à parler? En dépit de ce changement magique, Boucle rousse décida de remettre le sac à dos à sa place, avant qu’il ne se soit mis en tête de la commander.
– Eh, dis donc, cesse de t’en prendre à moi! dit-elle d’un air menaçant, les poings sur les hanches. Si tu veux être utile, parle. Sinon, ferme ta bouche, ou gare à toi!
– Je le savais bien, je le savais bien, murmura d’un air morne le sac à dos. Tu es d’une grossièreté incorrigible. Je me demande bien pourquoi je t’ai suivie!
La petite Annie s’apprêtait à lui donner un bon coup de pied, pour lui apprendre, lorsqu’un nouveau bruit la fit regarder autour d’elle d’un air effrayé. Bien haut au-dessus d’elle, dissimulé par les cimes des arbres, quelqu’un chantait d’une voix rauque:
«C’est la p’tite souris blanche
qui se promenait l’dimanche
La voilà seule et paumée
dans la vaste forêt. »
Le chanteur invisible pouffa de rire, content de lui, puis il dut décider que c’était le moment de se présenter: les branches des arbres bougèrent, laissant le passage à deux silhouettes, si étranges que tout d’abord, Boucle rousse demeura pétrifiée par l’étonnement.
La plus grande des deux était manifestement une pendule toute déglinguée. Son corps dégingandé, fait dans le boîtier du balancier, se terminait par deux jambes très courtes et très fines: les poids de la pendule. Quant à sa tête, c’était le cadran rond qui oscillait librement sur un fin ressort disparaissant dans les entrailles du boîtier. Entre les deux yeux écarquillés, les trous servant à remonter la pendule, pointait un énorme nez, la clef, qui tournait constamment au rythme du balancier. Les aiguilles étaient drôlement tordues en forme de moustaches gaillardes. En dessous se trouvait le trou du petit coucou, qui servait de bouche, et était rempli de ressorts et roulements à bille évoquant des dents tordues et cassées. Sur ses épaules étaient accrochées des ailes de fer blanc qui n’étaient manifestement là pas seulement pour décorer, car la drôle de pendule se mouvait dans les airs sans aucun effort. Il atterrit dans la clairière, tout près de la petite Annie, et se mit à l’examiner avec curiosité.
Son compagnon, qui avait des ailes lui aussi, mais était sensiblement plus petit, préféra rester dans les airs. Au début, la petite Annie crut que c’était une sorte de chauve-souris, ou encore un papillon exceptionnellement grand. Mais elle se rendit compte bien vite que les ailes de l’étrange créature étaient faites de deux immenses oreilles duveteuses, entre lesquelles pointait un ventre bien dodu. Du ventre, presque sans transition, sortait une tête ronde avec une trompe, ornée de deux yeux bien ronds et d’un chapeau flanqué de pompons et de grelots. Les deux ailes-oreilles étaient très souples et, visiblement, l’étrange créature s’en servait comme deux drapeaux de signalisation lui permettant de converser avec son grand compagnon. Juste à ce moment, elle esquissa une rapide série de gestes, montrant tout à tour la petite Annie et le sac à dos qui gisait par terre. La pendule hocha la tête en signe d’assentiment.
– Tu as raison, mon fidèle ami Bou, répondit-il sur un ton théâtral qui n’était pas naturel. On dirait que nous avons de la visite. Oh, quel honneur, quel honneur! Permettez-moi de me présenter, jeune demoiselle: Bidule, à votre service, esprit indépendant, rêveur et poète.
Bou se mit à glousser tout en masquant discrètement sa bouche de ses ailes duveteuses.
– Où suis-je? Comment ai-je atterri ici? demanda la petite Annie craintivement.
– Rien de plus facile à comprendre, jeune demoiselle. Mais, d’abord, auriez-vous l’obligeance de me dire votre nom? Noblesse oblige.
Visiblement, monsieur Bidule attachait beaucoup d’importance aux bonnes manières, mais comme il lui manquait un bon nombre de dents, il avait une prononciation horrible. Ce qui fait que la petite Annie comprit quelque chose comme «tu bluffes Olive» ; elle demeura un instant interloquée avant de lui répondre:
– Je m’appelle Annie, mais tout le monde dit tout simplement « Boucle rousse ».
– Quel nom charmant, magnifique! Je suis heureux de faire connaissance, Annie. Très, très heureux… Maintenant, revenons à ta question, ajouta-t-il, voyant que la petite Annie piaffait d’impatience. Nous nous trouvons dans la forêt la plus merveilleuse, secrète et… terrifiante de toutes les forêts enchantées du monde: La forêt des fantômes.
Et pour accentuer l’effet des ses paroles, Bidule se mit à claquer des dents et à agiter son balancier comme un dément, ce qui fait que la petite Annie eut un peu peur. Evidemment, ce n’était pas pour lui plaire et elle répondit d’un ton coupant :
– Hé, n’essaie pas de me bluffer ! Je sais que ce n’est qu’un jeu. Si tu veux savoir, je ne trouve même pas ça drôle. Ici, ça ressemble plutôt à une sorte de Disneyland complètement fou. T’as qu’à le dire à ton chef, Nerod Laptsev, si tu le vois bientôt. Dis-lui aussi qu’il doit s’attendre à de sérieux problèmes lorsque je sortirai d’ici !
– Oh, oh ! Quel mauvais goût ! s’écria Bidule, déçu. Et quelle langue ! On voit que tu vas à l’école. Bou, est-ce que je dois lui en raconter davantage sur notre merveilleuse forêt ?
Bou hésita une seconde avant de tendre l’une de ses ailes-oreilles en forme d’énorme index qui s’agita négativement.
– Bon, dans ce cas, qu’elle se débrouille toute seule, dit Bidule. De toute façon, nous avons suffisamment de travail.
Là-dessus, tournant le dos à la petite Annie, et sans lui dire au revoir, il fit quelques pas dans la direction opposée.
– Hé, attendez ! s’écria la petite Annie sur un ton de commandement fort désagréable. Holà, vous deux ! C’est à vous que je parle, c’est pas la peine de prendre de grands airs ! Je veux que vous me disiez immédiatement comment sortir de là et quel est le chemin pour allez chez moi !
– Et hardi petit ! On est bien sûr de soi ! répondit Bidule sans se retourner. On va voir ce qu’il en restera lorsqu’apparaîtront… les terribles fantômes ! Il se retourna brusquement et, tordant son visage en une horrible grimace, se mit à rugir de toutes ses forces : « Bou-ou-ouh ! Ou-ou-ouh ! »
– La petite Annie fit un bond en arrière, effrayée, mais elle essaya tout de même de garder bonne contenance et répondit d’un air détaché :
– Des fantômes, tu parles ! C’est des salades, les fantômes, ça n’existe pas !
Bidule sursauta, vexé.
– Tu l’entends, Bou ? Alors comme ça, les fantômes, ça n’existe pas ? Il fit un pas en arrière, tendit ses ailes de fer blanc et, sous les yeux de la petite Annie horrifiée, détacha sa tête du ressort. Puis il la tourna du côté du cadran, bomba le torse autant qu’il le pouvait et se mit à déclamer :
– Hélas ! Pauvre Yorick … Où sont maintenant tes ironies, tes saillies, tes chansons, tes éclairs de gaieté, qui faisaient rire aux éclats tous les assistants ? Quoi ! Pas un seul lazzi pour te moquer de la grimace que tu fais ? Des joues toutes décharnées?
– Eh oui, ajouta-t-il d’un ton détaché en remettant sa tête du bon côté, ce pauvre garçon, Hamlet, lui non plus il ne voulait pas croire aux fantômes. Et voilà ce qui lui est arrivé à la fin… Allons Bou, on file en vitesse, des fois que ces messieurs auraient décidé de se manifester pour de bon, dit-il à son ami tout en se préparant à s’envoler. La dernière fois, je claquais tellement des dents que j’en ai perdu deux.
Bou, qui tremblait pendant tout ce temps, hocha la tête avec tant de vigueur qu’il faillit en perdre son chapeau.
La petite Annie, désespérée, oublia toute fierté.
– Attendez, attendez, je vous en supplie ! s’écria-t-elle en pleurnichant. Excusez-moi, je ne voulais pas vous offenser ! Tout est si bizarre, ici, que je ne sais plus ce que je dis.
Bidule décrivit un cercle dans les airs avant d’atterrir une seconde fois.
– Qu’est-ce que tu en dis, Bou ? Peut-être qu’il vaut la peine de l’aider ?
Mais son hésitation fut de courte durée. Au même moment, on entendit au-dessus de la forêt un rugissement horrifiant, déchirant, ou plutôt un mélange indescriptible de grondement, cri et pleur, qui pétrifia tout le monde. Bidule et Bou se volatilisèrent sur le champ, comme emportés par un coup de vent. La petite Annie, clouée par la peur, se jeta par terre et se recroquevilla sur elle-même. Le hurlement lugubre retentit dans toute la forêt, comme un mauvais présage, le message angoissant d’ un autre monde, empreint de souffrance et de désespoir, avant de disparaître aussi subitement qu’il était apparu. Boucle rousse demeura allongée un certain temps, les yeux fermés, sans oser regarder autour d’elle, ni bouger. De temps à autre, seulement, elle murmurait involontairement :
– Attendez ! Attendez, je vous en supplie ! J’ai peur ! J’ai si peur !