Tout au bout de la ville, la petite Annie aux cheveux roux habitait avec sa maman dans une petite maison entourée d’un vaste jardin (son papa, qu’elle allait voir de temps à autre dans une ville lointaine, les avait quittées il y a bien longtemps, si longtemps, qu’elle ne s’en souvenait pas). En fait, elle s’appelait Annie Bouclenoire, mais pour tous, elle était simplement Boucle rousse. Elle ne s’en formalisait pas, parce que ce nom lui allait comme un gant.
La petite Annie n’avait que neuf ans, mais elle était plutôt grande pour son âge, avec un visage rond plein de taches de rousseur, un petit nez en trompette et une mèche toujours en bataille qui lui tombait constamment sur les yeux. Même si ce n’était plus une toute petite fille, elle aimait passer des heures avec ses jouets, et dans la maison, il y en avait des tas. Je dis bien des « tas », car, pour la majeure partie d’entre eux, c’étaient des restes et morceaux de jouets, entassés çà et là, sans aucun ordre. Le problème, c’est que par nature, la petite Annie se mettait facilement en colère. Ce n’était pas toujours facile de vivre avec elle, surtout pour les jouets, même s’ils ne se plaignaient pas. On ne pouvait pas dire qu’elle ne les aimait pas ou qu’elle ne s’en occupait pas, au contraire! D’ordinaire, la petite Annie était une enfant assez soigneuse, mais parfois… Parfois, une mouche la piquait et alors, les pauvres jouets en voyaient de toutes les couleurs. La petite fille gentille et bonne disparaissait comme par magie pour laisser la place à une créature bien différente, pas gentille et pas bonne, même plutôt méchante, qui évoluait avec arrogance, cherchant sur qui passer ses nerfs. Pauvres, pauvres jouets qui se trouvaient sur son passage à ces moments-là! Habituellement, il ne restait d’eux que des morceaux cassés ou déboîtés, et maman, que cela énervait beaucoup, avait déjà menacé de la punir sévèrement la prochaine fois. Mais voilà, à chaque fois, ou bien la punition n’était pas si sévère que ça, ou bien maman oubliait tout simplement de punir (elle était vraiment très occupée), si bien que finalement, la petite Annie s’en tirait à bon compte, ce qui n’était pas du goût des jouets, évidemment.
L’histoire que je veux vous raconter commença exactement un de ces jours difficiles. Pourtant, c’était une très belle journée, pour tout le monde, sauf pour la petite Annie. C’était le début des vacances d’été, il faisait assez chaud pour que l’on puisse jouer dehors du matin jusqu’au soir, mais pas trop non plus, bref un temps très agréable. Boucle rousse avait passé presque toute la journée dans le jardin. Elle essayait de terminer la cabane d’Indiens qu’elle avait commencé à construire quelques jours auparavant. Mais ça n’allait pas comme elle le voulait. Il y avait toujours quelque chose qui clochait, qui tombait ou qui paraissait si bête qu’elle le démolissait elle-même. Comme d’habitude, maman avait un travail urgent à faire, si bien qu’elle resta assise tout le temps devant son ordinateur, pressée et pas à prendre avec des pincettes. Il n’y avait donc personne pour aider la petite Annie. Pour couronner le tout, tous les petits voisins semblaient avoir disparu sous terre. Au bout de longues heures de travail acharné, elle décida enfin que ça n’en valait plus la peine et rentra à la maison.
Bien que petite, la maison était coquette et agréable. Au rez-de-chaussée, il y avait une grande cuisine-salle à manger, et à côté la chambre de maman et la «pièce à tout faire»: c’était une sorte de vaste débarras rempli d’objets aussi vieux qu’inutiles et où il arrivait à la petite Annie de passer des journées entières à imaginer des histoires pleines de labyrinthes et de passages embrouillés. Mais aujourd’hui n’était pas un bon jour pour ça et elle monta directement au second étage. C’était là que se trouvaient le bureau de maman et sa chambre à elle.
Il serait bien sûr exagéré de prétendre que la chambre de la petite Annie était habituellement bien rangée et propre. Bon, avec l’aide de maman, elle parvenait à la maintenir plus ou moins en ordre, mais c’était seulement dans les bons jours, ce qui n’était pas le cas aujourd’hui. Pour être sincère, j’ajouterai que ce jour-là, on aurait dit qu’un troupeau de joyeux éléphanteaux était passé par là. Sur son petit bureau, crayons, stylos et gouaches gisaient pêle-mêle, quelques dessins inachevés étaient restés sur la chaise renversée par terre. Le lit, qu’elle avait essayé de transformer ce matin-là en château ensorcelé, ressemblait étrangement à la cabane d’Indiens dans le jardin. Le contenu de la plupart des étagères et des boîtes jonchait le sol, signe qu’elle avait cherché des instruments pour la cabane. Les jouets, abattus et malheureux, traînaient dans tous les coins et recoins, la plupart dans un état déjà désespéré.
La petite Annie entra dans la chambre et jeta des regards furibonds dans toutes les directions, à la recherche d’un objet sur lequel passer sa fureur. Mais elle n’en eut pas loisir: un seul regard lui suffit pour constater que quelqu’un avait fouillé dans la chambre, ce qui, bien entendu, exigeait punition.
– Qui a osé? Indignée et courroucée, elle ne put trouver les mots pour terminer sa phrase et se mit à crier de toutes ses forces: Ma-a-man-an!
– Quoi? Maman, qui avait pris un retard inquiétant avec sa énième traduction, était elle aussi d’une humeur massacrante. – Tu ne pourrais pas parler un peu moins fort?
– C’est toi qui as rangé ma chambre?
– Tu parles que j’ai rangé! J’ai tout simplement cherché les ciseaux. D’ailleurs, j’en ai encore besoin.
– Tu les trouveras dans les toilettes, répondit la petite Annie d’un ton peu amène.
– Dans les toilettes? Tu peux m’expliquer pourquoi?
– Ma nouvelle poupée a des poux. Il fallait bien faire quelque chose.
– Quoiiiiiii?
La petite Annie vit sa mère se précipiter, hors d’haleine, dans les toilettes. Une seconde plus tard, elle réapparaissait, tenant dans la main la pauvre poupée défigurée, complètement chauve.
– C’est… ce n’est plus possible! Maman était si en colère que la petite Annie sursauta. On l’a achetée il y a seulement une semaine et regarde à quoi elle ressemble! Ah, ça non, cette fois, ça ne va pas se passer comme ça! Je te préviens: jusqu’au Nouvel An, je n’achèterai plus aucun nouveau jouet! J’en ai marre que tu abîmes tout!
Boucle rousse se demandait si elle devait continuer à se renfrogner ou, au contraire, reconnaître ses torts, lorsqu’on sonna à la porte d’entrée. Pour le moment cette diversion lui sembla la bienvenue et elle dévala les escaliers. Dans le tohu-bohu, peut-être une idée de génie lui viendrait-elle à l’esprit, pour échapper aux excuses désagréables.
Mais une surprise l’attendait en bas, et elle en oublia sur le champ l’histoire avec la poupée. Un homme âgé, de haute taille, se tenait devant la porte. Il avait une allure tellement singulière qu’au premier abord, la petite Annie eut peur: il était vêtu d’un manteau si long qu’il touchait la terre (rien qu’en pensant à quel point il devait avoir chaud avec un manteau pareil en plein été, elle se mit à transpirer). Un grand haut-de-forme lui servait de couvre-chef, orné d’étoiles scintillantes et dorées. Son visage émacié aux pommettes saillantes, couvert d’ une longue barbe qui lui arrivait jusqu’à la poitrine, aurait sans doute semblé terrifiant sans les yeux, malicieux et même joyeux, sous les lourds couvercles formés par les sourcils les plus fournis que la petite Annie eût jamais vus.
– Bonsoir, salua le monsieur. Sa voix avait un timbre étonnamment jeune. Je m’appelle Nerod Laptsev et je fais du commerce de jouets. Puis-je entrer un instant?
La petite Annie était si surprise qu’avant même de comprendre de quoi il retournait, elle conduisait le monsieur au premier étage par l’escalier en bois. La vieille valise à roulettes toute bosselée qu’il traînait derrière lui grinçait à chaque marche.
– Maman, Maman! Monsieur… heu…heu… la petite Annie se tourna vers le vieillard pour demander de l’aide.
– Laptsev, Nerod Laptsev.
– Monsieur Laptsev fait du commerce de jouets. Toute cette énorme valise est remplie de jouets! La petite Annie, qui avait complètement oublié l’épisode avec la poupée, rêvait déjà des fantastiques surprises recélées par la grande valise.
– Peut-être vous expliquerai-je mieux les choses, fit remarquer monsieur Laptsev. J’ai bien peur que le terme de « commerce » ne vous induise en erreur. En réalité, je suis le représentant d’un métier très ancien, hélas en voie de disparition. Entre nous, nous nous qualifions de conservateurs des jouets, mais étant donné que le mot ne dit pas grand-chose à la plupart des gens, au début, nous nous présentons comme des commerçants. Hm, j’espère que vous voudrez bien excuser cette petite ruse.
Maman, qui durant tout ce temps avait écouté avec beaucoup d’attention,
Le visage de maman s’éclaira.
– Ah, je crois que je commence à comprendre. Vous êtes collectionneur, donc. Mais je doute que cette maison soit l’endroit le plus adéquat pour vous. Chez nous, vous ne trouverez rien qui ait plus de quelques mois. Les pauvres jouets ne survivent pas plus longtemps.
– Cela n’a pas d’importance, répondit monsieur Laptsev. Puis-je les examiner de plus près?
– Si vous avez fait la guerre, vous résisterez peut-être à cette vue. Je vous en prie.
Les quinze minutes qui suivirent furent une véritable torture pour la petite Annie. Elle était si curieuse de voir le contenu de la grande valise qu’elle avait du mal à se retenir de prier monsieur Laptsev de terminer plus vite. Mais, malheureusement, ce dernier était si absorbé par ce qu’il faisait qu’il avait complètement oublié le monde environnant. Il examina lentement et soigneusement tous les jouets qui se trouvaient dans la chambre, utilisant même, pour certains, une petite loupe qu’il avait tirée de sa poche. On l’entendait de temps à autre marmonner dans sa barbe, et il prit même une ou deux fois des notes dans un petit carnet. Maman, qui avait repris place devant son ordinateur et frappait sur les touches, ne semblait pas le moins du monde troublée par sa présence. Mais pour la petite Annie, le temps s’écoulait, aussi lent et collant que de la confiture. A plusieurs reprises, elle tenta de signifier son impatience en toussant assez fort. A un moment donné, elle se demanda même si elle n’allait pas l’inviter gentiment à terminer, mais à son propre étonnement, elle n’osa pas. Quelque chose dans le comportement du vieil homme la mettait mal à l’aise, sans compter que la plupart des jouets étaient en effet dans un état si pitoyable qu’elle était un peu inquiète. Et s’il ne trouvait rien d’intéressant? N’allait-il pas repartir sans ouvrir sa valise? Un instant, Boucle rousse éprouva des regrets: ah, si au moins il y avait un jouet non abîmé! Mais c’était une fillette douée d’esprit pratique et elle perdait rarement son temps à tergiverser ; elle se ressaisit vite: s’il trouvait son bonheur, tant mieux, sinon, tant pis! Elle se débrouillerait sans lui…
– Bien, bien, bien, déclara enfin monsieur Laptsev. Tout est clair. Vous aviez entièrement raison, chère Madame, continua-t-il en s’adressant à maman qui était aussitôt accourue. Je ne vais rien trouver ici…. rien d’intéressant. Mais pour que vous n’ayez pas l’impression que je vous aie fait perdre votre temps, je voudrais vous montrer une petite surprise. Sinon, ma visite n’aurait servi à rien, n’est-ce pas?
Il se pencha sur la valise, l’ouvrit et en retira lentement une grande boîte plate. Comme c’était bizarre: la petite Annie aurait donné sa main à couper que la boîte était plus grande que la valise, et pourtant c’est bien de là que monsieur Laptsev l’avait prise sous ses yeux. Mais elle n’eut pas le temps de s’étonner davantage: le vieil homme ouvrit lentement la boîte et la posa sur le sol…
Tout d’abord, la petite Annie crut que c’était une sorte de téléviseur: on lui avait raconté qu’au Japon, les télés pouvaient être regardées de tous côtés. Ensuite, elle comprit bien vite qu’elle avait affaire à un objet bien plus singulier. Maman, qui n’avait pas non plus besoin de cent ans pour se faire une idée, était déjà agenouillée près de la boite ouverte et l’examinait avec un mélange d’incrédulité et de respect.
Dans la boîte, une rivière coulait.
En fait, la rivière n’était qu’une partie du jeu, car il n’y avait aucun doute là-dessus, c’était un jeu, bien que la petite Annie n’eût jamais vu pareil objet de sa vie. Au fond, à gauche, juste sous le coude de monsieur Laptsev qui avait pris appui sur le couvercle ouvert, se trouvait la montagne, si haute et si escarpée que la petite Annie n’arrivait vraiment pas à comprendre comment elle pouvait se loger dans une boîte plate. La rivière coupait la montagne en deux et venait se jeter dans l’étroit canyon formé entre les deux moitiés, écumante et impétueuse, avant de se calmer et de s’étaler largement entre les monts qui occupaient l’espace restant du jeu. Ils étaient recouverts surtout d’une dense forêt, mais çà et là on pouvait voir également des clairières où se promenaient des animaux, aussi minuscules que des insectes. A plusieurs endroits, on apercevait de petites constructions coquettes: un moulin, un débarcadère pour pêcheurs, une cabane construite parmi les branches d’un arbre épais, et à laquelle on accédait à l’aide d’un système de petites marches fort ingénieux. Même les nuages qui étaient juste sous le couvercle semblaient tout à fait authentiques et évoluaient lentement, cachant le sommet de la montagne… La vue était si incroyable que la petite Annie demeura bouche bée, incapable de dire quoi que ce soit. Elle était là, à regarder, les yeux écarquillés, sans ciller. Le vieillard, visiblement satisfait de l’effet produit, souriait doucement.
– Fantastique, incroyable! s’écria maman après un long silence. Je n’en crois pas mes yeux. C’est fou ce qu’on arrive à faire avec les technologies!
– Hm, des technologies un peu oubliées, si vous permettez cette remarque, chère Madame. Ce jeu est bien plus ancien que nous ne pouvons l’imaginer.
La petite Annie avait la tête qui lui tournait tant elle était excitée. Un flot de questions la tourmentaient, si bien qu’elle ne savait pas par laquelle commencer. Quel genre de jeu était-ce là? Où le vieil homme l’avait-il eu? Qu’est-ce que ça voulait dire, « ancien », on voyait tout de suite que tout était entièrement neuf! Et puis…
Mais elle n’eut pas le temps de poser de questions. Avant qu’elle n’ait pu se ressaisir, elle avait déjà prononcé: « Je le veux! », puis, comme d’elles-mêmes, toutes les autres pensées s’envolèrent de sa tête et tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle préférait mourir sur le champ, plutôt que de se séparer de ce jeu magique. Maman, qui n’arrivait pas non plus à détacher le regard de la boîte, se releva bien malgré elle et la prit par l’épaule.
– Oh, ma chérie, je doute que nous puissions nous offrir ce luxe. Ce jeu doit sûrement coûter une fortune. Elle regarda le vieillard, cherchant son soutien. N’est-ce pas, monsieur Laptsev?
– Pour être sincère, je crois que la valeur d’un tel objet ne peut s’évaluer par de l’argent.
– Je le veux! répéta la petite Annie, et elle se mordit les lèvres pour ne pas pleurer.
– Mais, Annie… s’écria maman, d’un ton peu assuré, pressentant ce qui allait arriver.
– Je le veux! s’entêta Boucle rousse en serrant ses petits poings. Elle avait beau faire des efforts, rien d’autre ne lui venait à l’esprit, ce qui la rendait encore plus furieuse.
– Je comprends, répondit monsieur Laptsev. Dans des cas pareils, notre pratique prévoit une règle particulière, stipulant…
– Je le veux!
– … stipulant que par exception, un jeu peut être donné en location pour quelques jours. J’aurai grand plaisir à l’appliquer.
– Tu entends, Annie, le monsieur est d’accord pour nous prêter le jeu. Maman s’accrocha à cette idée comme un noyé à un fétu de paille.
– Seulement pour quelques jours? demanda la petite Annie, déçue. Mais elle se hâta d’ajouter: Bon, bon, c’est d’accord.
Elle s’accroupit près du jeu et tenta d’attraper un petit animal qui, d’un bond plus rapide que l’éclair, s’échappa de sa main.
– Annie, voyons! s’exclama maman nerveusement.
– Quoi? Ah oui… Merci, Monsieur, merci beaucoup.
– Il n’y a pas de quoi, répondit monsieur Laptsev en souriant. Cela fait partie de mon travail.
– Mais nous n’avons pas pu vous trouver quelque chose en échange, dit maman un peu gênée.
– Oui, les choses sont allées très loin. Mais restons optimistes et espérons que cela ne vaut que pour les jouets. D’ailleurs, nous serons bientôt fixés.
Le vieillard fouilla dans la poche de son manteau, en sortit une énorme montre, la regarda et fit mine de se hâter.
– Oh, c’est que le temps presse. Madame, ce fut un immense plaisir pour moi … Donc, à la semaine prochaine.
– Mais, vous ne nous avez pas laissé de numéro de téléphone!
Dieu seul sait pourquoi, maman avait l’air terriblement gênée, on aurait presque dit qu’elle avait honte.
Monsieur Laptsev, qui était déjà sur le pas de la porte, la regarda avec étonnement.
– Quel numéro? Il eut l’air perplexe un instant. Puis il se frappa le front:
– Ah oui… suis-je distrait!... Non, ce n’est pas la peine, de toute façon je vous trouverai. Au revoir, chère Madame. Au revoir, petite Annie.
Il hésita une seconde et ajouta, avant de sortir:
– Je te souhaite… beaucoup de courage.
Maman, toujours aussi confuse et embarrassée, demeura un certain temps à le suivre du regard tout en tambourinant du doigt sur le cadre de la porte.
La petite Annie était en rage. On était déjà le deuxième jour et le jeu refusait de marcher.
… Tout avait si bien commencé, et les premiers jours avaient passé sans qu’elle s’en rende compte. Elle était si absorbée que sans maman, elle aurait oublié de manger, et le soir, lorsqu’elle se jetait sur son lit, elle était à bout de forces. Le jeu magique offrait continuellement de nouvelles surprises. Au début, Boucle rousse avait essayé de saisir l’une des petites créatures qui le peuplaient, mais lorsqu’elle eut été piquée (ou mordue) jusqu’au sang, elle y renonça vite. Puis elle entreprit d’étudier les lieux. Entre les petits arbres touffus, il était difficile de voir grand-chose, mais elle réussit tout de même à constater que les animaux ne se trouvaient que d’un côté de la rivière. D’ailleurs, les deux moitiés du jeu, de part et d’autre de la rivière, semblaient très différentes. Tandis que la plus proche était parsemée, çà et là, de clairières, l’autre était recouverte d’un bois presque infranchissable. Elles n’avaient pas non plus la même couleur: la rive la plus proche était bigarrée, avec des couleurs riantes – rouge, jaune, marron – tandis que la plus éloignée était d’un vert-bleu uniforme, interrompu par endroits par des trous gris, comme si la forêt était malade. Même les oiseaux qui volaient çà et là semblaient éviter cette partie. La petite Annie ne parvint pas à en deviner la cause, et il faut bien reconnaître qu’elle n’aimait pas se casser la tête trop longtemps sur un problème, aussi se contenta-t-elle bien vite d’examiner la rive la plus proche. Or, celle-ci fourmillait d’endroits différents et tous plus intéressants les uns que les autres. La roue du petit moulin tournait avec un joyeux tic-tac, la cabane dans l’arbre se balançait légèrement au gré du vent, dans le canyon, entre les deux versants de la montagne, la petite Annie découvrit une vraie cascade: sa taille en miniature rendait comique sa rage écumante, mais elle n’en était pas moins très belle et intéressante. Bref, la petite Annie s’était drôlement bien amusée, jusqu’à ce qu’hier, inopinément, le jeu s’arrête.
Au début, elle refusa de croire que la magie s’était évaporée. Elle s’en prit à maman qui tentait de l’apaiser, puis elle examina la boîte de tous côtés, dans l’espoir de découvrir une panne, mais pour finir, elle dut y renoncer. Elle tomba dans une rage folle et rien ne pouvait la calmer.
– Tu vas marcher à la fin, ou tu veux mon poing sur la figure?
– Annie, arrête enfin, s’écria maman de la chambre voisine. Ça fait cent fois que je te le répète: c’est sûrement la pile qui est usée.
– Usée? Tu parles! Le vieux nous a refilé un truc bon marché qui vaut pas un clou, mais je vais bien finir par trouver ce qui ne va pas!
Elle essaya de pousser la rivière qui s’était transformée en une sorte de gelée dure. Si seulement je pouvais comprendre comment ça s’ouvre.
– Je ne supporte pas que tu parles sur ce ton! Laisse ce jeu et trouve-toi une autre occupation! Tu ne peux pas me fiche un peu la paix, aujourd’hui?
– Oui, tout de suite.
Si maman n’était pas aussi fatiguée, sans aucun doute elle aurait perçu dans le ton de la petite Annie une note qui n’augurait rien de bon, signe qu’elle venait d’avoir une idée. Mais, peut-être parce qu’elle était trop fatiguée, peut-être parce qu’elle en avait franchement assez, elle préféra en rester là. Et pour bien montrer qu’elle ne voulait plus être dérangée, elle ferma la porte de son bureau.
La petite Annie n’attendait que cela. Sans perdre une minute, elle fouilla dans tous les tiroirs et sur toutes les étagères, jusqu’à ce qu’elle trouve le grand marteau, puis elle s’approcha de la boîte, les lèvres serrées et le front plissé. Elle leva lentement le marteau au-dessus de sa tête, hésita un instant, espérant peut-être qu’au dernier moment, le jeu deviendrait raisonnable, et proféra:
– Qui sème le vent récolte la tempête!
Boum! Le lourd marteau s’abattit au beau milieu du jeu, entre le moulin et l’embarcadère. Mais à la stupéfaction de la petite Annie, il n’y eut rien de cassé, le marteau ne fit que ricocher, comme s’il était en caoutchouc. Elle demeura ainsi quelques secondes, ne pouvant en croire ses yeux. Puis elle comprit qu’il s’était passé quelque chose et se pencha avec curiosité, voulant voir de plus près.
La première chose qu’elle remarqua, c’est que le jeu était baigné d’une sorte d’aura gris-bleu, comme si un voile léger et transparent le recouvrait. Ensuite, quelque part au milieu apparut une petite fumée qui grossit de plus en plus. La petite Annie commença à s’inquiéter et voulut courir voir maman, mais elle constata avec une frayeur croissante qu’elle était clouée sur place. L’effroi s’empara d’elle pas pour rire et elle essaya de crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge… Sa bouche refusait de s’ouvrir. Horrifiée, elle tenta d’échapper de toutes ses forces à l’étreinte invisible qui la retenait prisonnière, mais elle dut bien vite y renoncer. Une sorte de boue épaisse l’entourait de partout, et elle ne pouvait même pas remuer une paupière, encore moins parler.
Entre temps, la petite fumée avait grandi et s’était transformée en un grand entonnoir tourné vers le bas. Il tournait furieusement sur lui-même et s’approchait de la petite Annie. Quelques jours auparavant, Boucle rousse avait vu à la télé un reportage sur les tempêtes tropicales et elle constata avec terreur que ce n’était pas de la fumée, mais une petite tornade. L’un de ses bras se leva de lui-même et se tendit vers le cône de l’entonnoir. « Non, non, non! » s’efforça-t-elle de crier, mais au lieu de ça, elle tendit le bras avec impuissance et vit la tornade l’absorber. Son corps commença à devenir aussi mince qu’un ruban et à se tordre, comme dans les films d’animation. La force invisible la souleva un peu, avant de la renverser tête la première et de la précipiter dans le tourbillon de la tornade. « Comme une boule de glace dans un cornet », se dit la petite Annie. Puis elle perdit le sens de l’orientation et se laissa aller. Désormais, tout lui était indifférent.
traduit du bulgare par Marie Vrinat